« Depuis notre séparation brutale, consécutive à ma démission de mon poste de Directeur de la Communication en novembre 2017, Antonio Souaré et moi ne nous sommes rencontrés que deux fois.
La première fois, ce fut à l’aéroport Ahmed-Sékou-Touré de Conakry, à l’occasion de la réception des dépouilles de nos amis communs, Cheick Dem et l’entraîneur Koly Koïvogui.
Autant dire que personne, je l’espère, ne peut sérieusement me soupçonner d’entretenir avec lui une quelconque proximité intéressée, encore moins de monnayer un soutien contre des privilèges de quelque nature que ce soit. Je ne peux davantage accepter que mon engagement soit assimilé à celui d’un opportuniste.
Ma démarche est beaucoup plus simple : elle est fondée sur la reconnaissance du mérite, des capacités et de la passion d’un homme que je considère aujourd’hui capable de présider la Fédération Guinéenne de Football et de contribuer à lui redonner le lustre d’antan.
Je remercie le Bon Dieu de m’avoir donné la force et le courage de toujours reconnaître les qualités et les compétences de ceux qui, parmi nous, en disposent, au-delà de toute autre considération, notamment de la vengeance ou des ressentiments personnels.
La Guinée doit rester au-dessus de nous tous.
Je l’ai démontré dans le passé avec l’Honorable Amadou Damaro Camara. Il fut pourtant l’une des pièces maîtresses du régime qui m’avait renvoyé de la RTG, fait bloquer mon salaire pendant dix ans et conduit à mon incarcération pendant trois mois. Mais personne ne peut nier sa parfaite connaissance de l’histoire de la Guinée, et particulièrement de celle du Manding.
Reconnaître le mérite d’un homme ne signifie donc pas nécessairement partager son parcours politique, ses décisions ou ses actes. C’est simplement refuser de sacrifier la vérité et l’intérêt général à nos rancœurs personnelles.
Penser constamment à soi, à ses intérêts personnels et à son ego, pour procéder à des remplacements mécaniques, peut finir par sacrifier tout un pays.
Antonio Souaré, un atout pour le football guinéen
S’agissant du football, je considère que la Guinée a la chance de compter parmi ses fils Antonio Souaré.
Je le dis avec insistance : à mes yeux, il est aujourd’hui le seul Guinéen à disposer de la capacité, des moyens, de l’expérience et de l’ambition nécessaires pour véritablement accélérer le développement du football national et contribuer à son rayonnement international.
Je l’affirme sans ambages, en m’appuyant sur mes modestes expériences accumulées au cours de quarante-cinq années de carrière comme journaliste sportif, dont une vingtaine passées à la CAF et à l’AIPS.
C’est dans cette perspective que j’ai choisi d’écrire régulièrement sur Antonio Souaré.
Mon objectif est de présenter, étape après étape, les différentes facettes de l’homme et de son parcours, afin de convaincre, par les faits et par l’expérience, de la pertinence de mon choix et de mes attentes.
La série s’articulera autour de sept axes :
- Antonio Souaré, l’enfant de Kindia.
- Antonio Souaré à Conakry.
- Antonio Souaré et le Horoya.
- Antonio Souaré et la FEGUIFOOT.
- Antonio Souaré et la CAF/FIFA.
- Antonio Souaré, le plus Sud-Africain des Guinéens.
- Antonio Souaré, le Guinéen tout court.
Mais avant d’aborder chacun de ces chapitres, il me paraît nécessaire de raconter une histoire du Manding, parce que certaines décisions d’aujourd’hui ne peuvent être comprises sans la mémoire et les valeurs qui ont façonné notre société.
Une nuit de septembre 1978
Nous sommes en septembre 1978.
Étudiant à la Polytechnique de Kankan, j’étais venu passer mes vacances auprès de celui qui, testament verbal à l’appui, m’avait choisi comme l’un de ses héritiers et fils aînés : le Commandant Sidy Mahmoud Keïta, alors Gouverneur de Beyla.
La nuit était magnifique.
La lune, dans son globe blanc et laiteux, accompagnée de milliers d’étoiles, répandait une lumière douce sur la terre.
Ce soir-là, Sansiba Condé, éminent griot du Fadama et chanteur du Boiro Band National, était venu rendre visite à l’illustre fils de Dyamanati Namory Keïta, Chef de canton du Hamana à Kouroussa, et de Nna Aïssata Traoré, fille du Chef de canton de Kangaba, au Mali.
Le Commandant Sidy Mahmoud Keïta était ainsi présenté comme un double prince du Manding.
Assis, la barbe touffue et la voix grave, il écoutait les envolées du griot raconter l’épopée du Manding.
Cette nuit-là, Sansiba Condé rappela avec force que Soundiata Keïta devait aussi une part de sa gloire éternelle à ses sœurs : Nana Triban, fille de sa marâtre Sassouma Bérété, comme Dankaran Touma, et Sogolon Kolonkan, sa sœur de même mère.
Nana Triban avait accepté de se rendre à Sosso, accompagnée du griot Balla Fasséké, pour devenir l’épouse du puissant et mythique roi Soumaoro Kanté. Son objectif était de découvrir le secret de l’invincibilité de ce dernier.
Le récit traditionnel rapporte qu’elle en rapporta un élément qui permit à Soundiata de comprendre comment vaincre Soumaoro Kanté lors de la bataille de Kirina, en 1235, avant l’avènement de la Charte de Kouroukan Fouga, le célèbre Mandén Kalikan.
Puis le griot évoqua Sogolon Kolonkan.
Un jour, une dispute l’opposa à son frère Manding Bori au sujet de la viande. Celui-ci refusant de lui en donner, elle éclata en sanglots.
Soundiata, qui se trouvait dans sa case, sortit immédiatement pour comprendre ce qui s’était passé.
Lorsqu’il apprit que sa petite sœur pleurait, il réprimanda sévèrement Manding Bori et consola Sogolon Kolonkan.
Il retourna ensuite dans sa case, en ressortit avec un magnifique pagne et toute la viande qu’il possédait, qu’il offrit à sa sœur tout en essuyant ses larmes.
Mais Soundiata ne s’arrêta pas là.
Il demanda à Balla Fasséké Kouyaté de convoquer tout Niani sur la place du village, chaque habitant étant invité à apporter toute la viande qu’il avait dans sa case.
Toute la récolte du jour fut alors déposée aux pieds de Sogolon Kolonkan.
Et pour combler davantage sa sœur, Soundiata se proclama Roi du Manding et Chef des Donzos, afin d’aller à la chasse.
Il partit.
Il revint.
Et tout le butin rapporté fut remis à Sogolon Kolonkan.
Les bénédictions de celle-ci furent si ferventes que le nom de Soundiata resta gravé dans l’histoire des hommes.
La leçon du griot
Au terme de cette veillée, Sansiba Condé livra une conclusion lourde de symboles.
Selon le récit transmis cette nuit-là, Soundiata Keïta aurait maudit tout fils du Manding qui ne prendrait pas soin de ses sœurs, allant jusqu’à rappeler avec force que, dans cette tradition, ce sont elles qui doivent toujours avoir raison.
Rideaux.
Mais l’histoire, elle, ne s’arrête pas là.
Le Manding, la famille et les alliances
Pourquoi rappeler aujourd’hui cette histoire ancienne ?
Parce que les sociétés ne vivent pas seulement de textes et de règlements. Elles vivent également de mémoire, de valeurs, de symboles et d’alliances.
Appliquons donc cette leçon à Antonio Souaré.
Son épouse, Hadja Tiranké Kaba, dite « Tété », est la fille d’Elhadj Amiata Mady Kaba de Djinkono-Timbo, à Kankan.
Dès lors, peut-on imaginer qu’un fils de cette localité, et plus encore de cette prestigieuse famille Kaba, puisse s’opposer à Antonio Souaré sans se poser la question du respect dû à sa sœur, compagne de vie de celui-ci depuis près d’un demi-siècle ?
La question mérite au moins d’être posée.
Et elle prend une dimension supplémentaire lorsque l’on évoque Karfamoreah, la descendance de la Sainte Nna Mariama Gbé Kaba, cette aînée dont la tradition garde le souvenir comme d’une femme ayant toujours pris soin de ses petits frères, les entourant d’affection, de tendresse et de générosité.
Il y a donc, à mes yeux, une interrogation fondamentale : jusqu’où une ambition personnelle peut-elle conduire à l’oubli, voire à la désacralisation, de nos valeurs sociétales ?
Surtout lorsqu’il s’agit du Manding.
Surtout lorsqu’il s’agit de Kankan.
Kankan et ses valeurs
Kankan, ville sainte de Cheick Fantamady Chérif, occupe une place singulière dans l’histoire de la Guinée.
C’est également une ville dont les fils ont donné deux présidents de la République à notre pays.
Pourquoi cette place particulière ?
Il faut peut-être chercher une partie de la réponse dans la foi, la piété, la solidarité et le respect des valeurs ancestrales qui ont longtemps caractérisé les fils de cette terre.
Ces valeurs ne devraient pas être convoquées uniquement lorsque cela nous arrange.
Elles doivent également nous interpeller lorsque les ambitions personnelles, les rivalités ou les compétitions électorales risquent de prendre le dessus sur ce qui nous rassemble.
C’est pourquoi je le dis en un mot comme en mille :
Tout fils de Kankan devrait, selon moi, soutenir et accompagner Antonio Souaré plutôt que s’opposer à lui.
Non pas parce qu’il faudrait renoncer à la liberté de choix.
Non pas parce que toute critique devrait être interdite.
Mais parce que certaines alliances historiques, familiales et culturelles imposent, à mes yeux, une responsabilité morale qui dépasse les ambitions individuelles.
Vous avez dit : alliances ?
De Wondima à Kindia.
De Kindia à Djinkono-Timbo.
De Djinkono-Timbo à Kankan.
Des liens se dessinent.
Des histoires se croisent.
Des familles se rencontrent.
Et derrière une élection à la FEGUIFOOT, c’est aussi une certaine conception de la Guinée, de ses valeurs et de son avenir que nous devons interroger. »
À suivre. Inchallah.
Par Amadou Diouldé Diallo, journaliste sportif et historien


















